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24 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #6 : Leurs contes de Perrault (collectif)

Qu’est-ce qui traverse les âges, paré d’une langue chaque fois différente pour rappeler une morale qui nous vient de temps anciens, vieillit sans fard et peut même être rajeuni ? Le conte, sans nul doute.

"Le Chat 2.0." d’Alexis Brocas ? (photomontage © vivelaroseetlelilas)

Le conte, qui se prête particulièrement aux réécritures - étant lui-même une transcription d’un récit oral, et qui donc contient par essence sa future transformation. Les contes de Perrault seraient d’ailleurs un travail idéologique de réécriture des contes français dans le contexte du catholicisme français et romain de la Contre-Réforme (Marc Soriano).
De fait, la réappropriation des contes a le vent en poupe (ne serait-ce que sur les écrans de cinéma). Mais pas seulement : de la star des lettres populaires Amélie Nothomb qui réinvente «Barbe Bleue» à mon coup de cœur personnel pour «La belle et la bête» version fantasy de Robin McKinley, les contes de fées représentent un fonds commun passionnant.

Les onze contes de Perrault dont se sont emparés les auteurs du recueil «Remake» sont ainsi la démonstration de la puissante forte d’évocation de cette matrice. Tour à tour, de Gérard Mordillat à Christine Montalbetti, chacun des auteurs convié par Belfond à jouer avec un texte de Perrault en fait un récit étrangement familier - et aussi œuvre d’imagination.
Sous la plume de Cécile Coulon, par exemple, «Barbe Bleue» devient un adolescent sadique, tandis qu’Emmanuelle Pagano fait de Grisélidis la victime moderne du pervers narcissique qu’est déjà le roi dans le conte originel. Le lecteur en a froid dans le dos. Mais il y a heureusement des récits plus lestes. Ainsi «Le Chat 2.0.» d’Alexis Brocas est un de mes préférés, comprenant le legs incongru d’une clé USB félimorphe au fils cadet fumeur de pétards.
Par ailleurs, on rêve bercé par l’orientalisme de la Belle au bois dormant de Leila Slimani, on réfléchit au genre avec la Cendrillon de Nathalie Azoulai, et la solitude urbaine des Fées de Frédéric Aribit tord l’estomac. Et j’en passe, évidemment.

Entre grincements de dents, émois et rires, ces écrivains contemporains font vivre les contes de Perrault à l’intérieur de leurs propres univers. C’est passionnant et tout à fait intense.

«Remake - Leurs contes de Perrault», collectif - Belfond 2015

22 octobre 2015

Interview de Kim McAuliffe : Girlschool forever ! (Guilty as Sin)

Hier j’ai eu la chance de rencontrer Kim McAuliffe de Girlschool. C’est un groupe qui ne vous évoquera peut-être rien, comme, au contraire, il peut vous ramener à toute cette super catégorie de girls band qui montrent depuis des décennies qu’il est possible de faire du rock’n roll entre filles tout aussi bien qu’avec les garçons.
Girlschool c’est le Motörhead féminin (avec lequel elles ont tellement tourné !), du hard rock à l’ancienne qui s’est perpétué avec des coiffures à la Flashdance que les membres du groupe n’ont jamais cessé d’ébouriffer.

Pour accompagner la tournée anniversaire des 40 ans de Motörhead et leurs 37 ans de carrière à elles, les Anglaises de Girlschool ont enregistré un album sans fioritures, «Guilty as Sin», so NWOBHM et prétexte rêvé à notre rencontre avec Kim McAuliffe, chanteuse et guitariste. De nouvelles compositions pour un treizième album qui a alimenté notre conversation très riche, c’est parfois parti dans tous les sens - des souvenirs, et deux bavardes. Je vous livre l’essentiel et surtout : listen to Girlschool !
 
 
1 vivelaroseetlelilas :  Est-ce que ça donne un pouvoir spécial, d’être comme ça uniquement entre filles, comme vous, les Girlschool, comme The Runaways ou Crucified Barbara ?

Kim McAuliffe : Oui et non, car comme j’ai souvent eu l’occasion de le dire, tout cela n’était pas prémédité, on a commencé très jeunes avec Enid quand on créé Painted Lady, et au début on était juste comme beaucoup un groupe de reprises. Nous étions différentes et ça a été un avantage par la suite, mais à la base on était juste un groupe de filles parce que les garçons jouaient ensemble (nos frères notamment, ça nous a poussé !), et qu’il a bien fallu qu’on recrute d’autres filles si on voulait un groupe !!

2 Comme dans d’autres formations - il y a eu des allers-retours, toi aussi tu as claqué la porte parfois pendant ces 37 années…

Oui… Non, je n’ai jamais vraiment quitté ré-elle-ment Girlschool !

3 Depuis votre dernier album anniversaire «Hit and Run – Revisited », il s’est passé un bout de temps, comment est arrivé «Guilty as Sin» ? A quel moment vous avez pensé avoir assez de bonnes chansons ?

C’était très dur de recommencer après celui-ci qui était un peu l’album «ultime», non seulement à cause de sa signification (en hommage à Kelly Johnson, décédée d’un cancer en 2007) mais aussi parce qu’on a réussi à refaire les chansons, à leur redonner un nouveau punch - et qu’on a récupéré une partie de nos droits d’auteur sur notre back catalogue ! D’ailleurs tu peux entendre Kelly parfois sur l’album, parce qu’on avait quelques rushs et qu’elle voulait absolument être sur ce nouveau CD. Je n’arrive pas à croire qu’elle soit partie déjà depuis tout ce temps. Bref, le temps a passé depuis cet album tellement émouvant à faire et, a commencé à émerger l’idée d’un nouvel album avec de vraies nouvelles chansons. C’était dans l’air, notre management et nos fans nous le demandaient mais on ne faisait rien, et un jour notre manager nous a d’une certaine façon acculées, il nous a enfermées en studio (il nous a dit « ça commence lundi prochain et on a réservé pour trois semaines»), et hop, il fallait qu’on avance surtout avec Jackie et Enid - on est les principales compositrices -.

Bien sûr en fait depuis toutes ces années on avait plein de brouillons, des pistes pour des morceaux, c’est pour ça qu’on a pu bosser dans l’urgence aussi, on avait des notes dont on avait déjà discuté au téléphone ou pendant les tournées… Bon et notre manager nous harcelait (rires), donc il fallait avancer, mais c’était bien pour nous, si tu as trop de temps tu repousses toujours au lendemain non ? (rires)

4 On dirait qu’il y a des clins d’œil un peu à tous les genres du rock même si l’album est très heavy.

Oui, effectivement, je vois ce que tu veux dire, l’album a un côté éclectique, mais en fait encore une fois ce genre de choses n’est pas vraiment conscient, c’est le résultat de tout ce qu’on aime, ce qu’on joue, ce qu’on réécoute sans cesse !

5 Est-ce que tu as une chanson préférée sur cet album ?

C’est tellement difficile comme question ! Évidemment il y a «Take it like a band» pour ce qu’elle implique, et puis « Come the Revolution» (le premier single) et «Guilty as Sin» (note : sûrement les plus percutantes de l’album !). Mais c’est dur de choisir !
 
 
6 Du coup logiquement je suis obligée de te demander d’où sort cette reprise de «Staying’ Alive» des Bee Gees !

Ah oui ça c’est sûr on ne va pas arrêter avec cela ! Mais j’avais vraiment aimé le film (note «La Fièvre du samedi soir») avec cette énergie disco ! Et les Bee Gees ont écrit de super bonnes chansons. Et on aime bien reprendre des chansons qu’on aime toutes, on a toujours apprécié faire cela surtout avec le glam - c’est décalé. Du coup on réfléchissait toutes ensemble à ce celle qu’on pourrait chanter mais les idées des unes ne plaisaient pas aux autres, ça n’avançait pas et Tommy notre manager est venu nous proposer «Staying’ Alive»... et passé un moment de sidération («c’est nul ! c’est quoi cette idée !») on a été convaincues.

7 Parce que vous avez eu cette idée de la guitare à la place du chant, aussi ?
(note : il faut dire que la reprise de Girschool remplace les petits cris par des lignes de riffs !)

Oui évidemment, il n’était absolument pas question que je fasse “Hah! Hah! Hah!” ça aurait été complètement ridicule. Mais avec les guitares ça fonctionne parfaitement et tout le monde aime, donc finalement ça a été une super idée. Enfin j’espère, mais plus ça va plus j’entends les gens affirmer qu’ils aiment donc c’est rassurant !

8 On lit partout que tu cites Alice Cooper, Black Sabbath, Led Zep, Deep Purple et David Bowie … Où sont les femmes dans cette liste ?!

Eh bien c’est vrai que ce sont surtout des hommes auxquels je pense ! Argl ! Mais bon évidemment ils sont bien plus médiatisés et d’ailleurs l’histoire des girls bands est toujours assez mal faite avec plein d’erreurs de groupes que l’on ne connait pas… Ah bien sûr il y a Doro, et puis j’aime Siouxsie Sioux depuis tout ce temps - j’adore Siouxsie and the Banshees, tellement enthousiaste en mode : allez-y les filles ! Et puis Crucified Barbara, elles sont extraordinaires on a joué avec elles - c’était dur de passer après ces femmes superbes sur scène ! (rires)
 
Kim McAuliffe à Paris, le 21 octobre 2015 - photographie © vivelaroseetlelilas
 
9 Comment sentez-vous les choses pour cette énorme tournée d’anniversaire de Motörhead ? Vous êtes toujours proches ?

Oui évidemment, mais bon comme avec des amis qui vivent tout de même extrêmement loin les uns des autres,... donc c’est particulier mais l’alchimie fonctionne et cela fait tellement de temps qu’on se connaît - c’est terrifiant !
 
Pressées de remonter sur scène, Kim, Enid, Jackie et Denise seront à Paris le 15 novembre au Zénith, avec Saxon et ...Motörhead, of course.

«Guilty as Sin» de Girlschool - UDR 2015, sortie le 13 novembre

9 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #5 : Franck Maubert, Les uns contre les autres

Ces derniers temps, je me suis souvent réveillée de trop bonne heure. Alors qu’à 5h tout dormait encore, j’attrapais «Les uns contre les autres» et, moi qui n’ai rien de l’oiseau de nuit, je lisais la vie de ceux qui la brûlaient par les deux bouts dans les années 80.

photomontage © vivelaroseetlelilas

Dans ce livre, c’est l’éclosion du bling - un doré qui connait encore ses classiques, et si tout ce qui brille n’est pas d’or, le champagne se déguste dès 10h du matin, on s’enlace encore pour quelques fois sans peur du sida… «Pour combien de temps ?» se demande Albertine, pygmalion du créateur Christophe Mistral, grande amie de Moby, ci-devant narrateur (et double assumé de Maubert).

Après «Visible la nuit», Franck Maubert reprend le chemin du souvenir et d’une nostalgie désenchantée pour peindre un monde qui est désormais raconté sous forme d’archives. Il y a peu, on pouvait en effet lire dans Le Monde l’histoire de Mary-Line, la physionomiste des Bains Douches. C’est dire si l’époque est révolue… Mais Moby ne le sait pas encore, ou le pressent : son journal est mort, le papier lui semble fini. Il se tourne alors plein d’ambition vers la télévision. Son partenaire Ferdyck, insupportable animateur, se révèle tyrannique. Heureusement, il y a les nuits aux Lumières, chez Rodolphe. Là, se font et se défont des relations superficielles - d’autres le sont moins, même si elles semblent parfois tout aussi vaines. Là, se se font et se défont aussi les réputations. La nuit fait le jour, du moins celui de la société du spectacle, de la pub, de la mode, de la télé, cette postmodernité qui vient juste d’être théorisée par Lyotard.

Le lecteur reconnaîtra, dans ce texte qui est aussi un roman à clefs, les personnages auxquels il est sensible. Il m’a été facile, ainsi, de voir Christian Lacroix en Christophe Mistral. L’équivalent Lumières-Bains-Douches est transparent. Je ne continue pas, je vous laisse décider livre en main si Boukobza n’est pas trop bien traité... Même si on y était pas !

photomontage © vivelaroseetlelilas

Bref, «Les uns contre les autres» a tout d’une carte postale volontairement un peu kitsch, un peu criarde, comme a été, pour Franck Maubert et ses amis, à Paris, ce «golden age» au son des Gipsy Kings.

«Les uns contre les autres» de Franck Maubert - Fayard 2015

6 octobre 2015

Rentrée littéraire 2015 #4 : Michel Quint, Fox-Trot

Michel Quint m’avait tenue en haleine avec l’excellent «Veuve noire» paru en 2013 chez l’Archipel. Comme dans «Fox-Trot», il y avait du mystère dans l’air, des arts, beaucoup, on était à Montparnasse, de la politique, un peu, on sortait de la Grande Guerre.

photomontage © vivelaroseetlelilas

On retrouve peu ou prou les mêmes ingrédients dans ce roman également «policier historique». A la différence que celui-ci, on ne peut l’ignorer, est plus grave. Il se déroule dans les années 30, tout particulièrement en 1934. Les ligues et les partisans de la gauche se cherchent noise dans les rues de Lille, sinistres. En plein scandale politico-financier -l’affaire Stavisky-, à Paris, Lisa Kaiser, belle trapéziste, vole un mourant dans de troubles circonstances. Sur les papiers de ce dernier, une adresse à Lille. À Lille justement, une bourgeoise qui avait grand intérêt pour les choses de la chair est retrouvée assassinée… 

«Venez bien vite Ô prince charmant
Songez qu’elle attend
Qu’elle est belle
Et qu’elle a vingt ans.»

Charles Bertin, lui, y est instituteur. Il est pauvre, il est beau, il a des convictions, il serait tout à fait séduisant - ne serait-ce une certaine peur de l’engagement qui navre ces dames. Alors qu’une manifestation des ligues dégénère en émeute urbaine, Charles se retrouve en protecteur de Nelly, modiste de son état. Pour Nelly, c’est le coup de foudre. Mais Charles songe encore à cette perverse d’Henriette, de l’école des filles. Et surtout, il va croiser Lisa, la trapéziste, qui vient de Paris pour un coup de la dernière chance, son adresse mystérieuse en main. Le cousin de Charles, le bougon Henri, flic à la Simenon, regarde tout cela, vaguement amusé, tout en se demandant si Charles ne ferait pas un bon indic, il y a fort à faire pour surveiller les Croix-de-Feu. Tout se tend dans la ville : les partis, les gens, le souffre est dans l’air. Et puis cette fille qui virevolte nue, maintenant. Pas très longtemps : Lisa est assassinée. Et Henri commence à faire le lien entre les épisodes de la série rouge qui frappe Lille.

Michel Quint dispose doucement ses personnages sur l’échiquier qui tiendra en haleine le lecteur jusqu’à la dernière page, jusqu’à l’ultime révélation.
Le livre est dédié aux victimes de l'attentat contre Charlie Hebdo. Toute ressemblance entre «Fox-Trot» et la situation politique actuelle est voulue.

«Fox-Trot» de Michel Quint - Editions Héloïse d’Ormesson 2015

Ouvrage reçu dans le cadre de «Masse Critique», opération organisée par Babelio.

13 septembre 2015

Panique à la banque 2 : la crise contre-attaque, L.Gordon & O.Marbot récidivent

Il y a presque un an déjà, je vous faisais peut-être découvrir «La chute de la maison Lehman», polar économique de L. Gordon et Olivier Marbot. Il s’agissait du premier tome de ce qui sera en fait une trilogie («Panique à la banque»). Alors que dans le premier opus, la crise venait tout droit des États-Unis et des subprimes, dans le deuxième tome, «A l’ombre du Führer», c’est la crise européenne de la dette qui se dresse en menaçante toile de fond.

photomontage © vivelaroseetlelilas

On retrouve nos héros, Venugo et Gauthier de Montpazier, deux éminences du Crédit National de France, forcés de devoir enquêter sur le meurtre mystérieux d’un banquier - allemand cette fois-ci - tout en faisant face aux conséquences de la nouvelle crise financière qui secoue leur propre établissement bancaire… sans parler de l’euro. Une enquête qui les conduit en Allemagne, en Chine et même en Argentine - leur vie sera menacée plus d’une fois.

Si la formule reste la même que dans le premier tome, les péripéties s’enchaînent à un rythme plus effréné encore, et l’ambiance est définitivement plus noire : les failles des personnages apparaissent plus béantes également. Quant aux enjeux politiques évoqués, en France et à l’étranger (la montée des extrémismes en premier lieu), ils sont aussi anxiogènes que les agissements mafieux décrits.

Le scénario est plus complexe que dans le premier tome, et si certains retournements de situation sont prévisibles, l’intrigue est solidement ficelée. On apprécie une nouvelle fois cette impression de lire le supplément éco de son quotidien comme s'il était annoté par le gouverneur de la Banque de France. Comme l'un des deux auteurs protège son anonymat, nul besoin de dire qu'on se demande souvent jusqu'à quel point ce qui est raconté est véridique. C'est pourquoi cette lecture estivale a donné lieu à quelques questions à L.Gordon et O.Marbot… La primeur des réponses vous est livrée ci-dessous !

1 vivelaroseetlelilas : Tout d’abord, une question sur la narration me paraît incontournable : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire une intrigue aussi proche de celle du premier tome ?

O.M. : Sur les intrigues très proches, c'est à la fois volontaire et involontaire.
Nous sommes partis de l'idée, qui nous semble justifiée pour une série policière, que chaque tome de Panique à la banque s'ouvrirait sur une mort violente (meurtre, suicide...). Nous n'avons pas inventé le concept, simplement nous le plongeons dans le bain "bancaire" qui fait notre spécificité.
Au-delà de ça, il est vrai que les deux intrigues sont construites de façon très similaire : meurtre d'un banquier, accord avec les autorités pour cacher l'info et enquête interne, voyages à l'étranger, crise financière en toile de fond... Ce n'est pas entièrement volontaire, disons que c'est la pente que suit naturellement un projet de ce genre. Le tome 3 sera très sensiblement différent de ce point de vue, nous ne voulons pas tomber dans la répétition systématique.
Étant plus spécialement en charge de l'intrigue "romanesque" et des personnages (alors que L. apporte ses connaissances de la banque et de la finance et bâtit les grandes lignes de l'histoire que je fais, ensuite, plus ou moins évoluer), je voyais un grand avantage à la similitude entre les deux premiers tomes : celle de pouvoir en profiter pour approfondir les personnages, leur donner plus d'épaisseur. En les replongeant dans des situations comparables, on peut proposer des variations. Ces gens ne sont pas des machines.
Surtout, surtout, ce qui me tient à cœur, c'est de les malmener un peu. Venugo, dans le tome 1, est trop parfait, trop vertueux, trop brillant. OK pour poser le personnage, mais ensuite il faut lui donner un côté sombre, sinon il est à la fois peu crédible et emmerdant... Pour Gauthier de Montpazier, c'est plus facile : on sait depuis le tome 1 qu'il a un gros problème de braguette et il est très tentant de poursuivre dans cette direction. Pour un auteur, c'est très très amusant de faire ça. La petite difficulté c'est que, comme L. l'explique en réponse à une autre question, la plupart de nos personnages lui ont été inspirés par une ou plusieurs personnes qu'il a côtoyé. Parfois des gens qu'il a beaucoup apprécié. Donc quand je lui propose un chapitre ou le gars se fait embarquer par la police au milieu des soupeurs des pissotières du jardin du Luxembourg, il renâcle un peu (c'est un exemple). A moi d'insister et de le convaincre, ça fait partie du jeu et c'est tout l'intérêt d'écrire à deux.

2 En restant sur la question de la narration, j’ai remarqué que les chapitres axés finance mondiale et géopolitique alternent avec les péripéties romanesques. Est-ce pour renforcer l’aspect pédagogique de votre texte à quatre mains ?

L.G. : Bonne remarque. Oui, les chapitres finance mondiale alternent avec les chapitres romanesques, c'est vrai. Mais ça n'a rien à voir avec le fait que l'écriture soit à quatre mains, non. C'est venu naturellement, tout seul. N'oubliez pas que l'idée est de transmettre une expérience vécue et d'expliquer au lecteur ce qui s'est passé véritablement pendant la crise; et cela basé sur une expérience que L.Gordon à lui-même vécue, on peut dire, en première ligne. Alors, il faut bien trouver moyen d'expliquer les aspects plus techniques de la crise, en essayant de ne pas être pesant. Il ne s'agit pas d'instruire, nous n'avons pas cette prétention, mais d'informer. Nous avons pensé, Olivier et L., qu'il valait la peine de montrer et d'expliquer la crise, vue de l'intérieur, afin que ce qui peut-être reproché aux banques le soit, mais qu'on ne les accuse pas à tort et a travers. Ce qui compte, c'est l'exactitude des faits, et après, on peut avoir les opinions que l'on veut, c'est l'essence même du débat démocratique, mais il faut que les faits soient impeccablement justes. C'est d'abord une question d'honnêteté intellectuelle. Alors, on peut reprocher ce que l'on veut à ce livre, mais nous pensons qu'il est plus près de la vérité que beaucoup de choses qui ont été écrites par des journalistes ou des économistes, qui n'ont jamais véritablement été en charge d'une banque. L.Gordon, si. Sans cette expérience, nous n'aurions pas écrit cette série. Du coup, il faut bien expliquer les aspects techniques et géopolitiques, d'où cette alternance que vous mentionnez.

O.M. : Sur l'alternance de chapitres romanesques et de parties plus "journalistiques" sur le développement de la crise financière, c'est la base même du projet. Raconter les crises comme elles se sont vraiment déroulées, et plaquer dessus une intrigue policière.
Le mélange des deux est-il réussi ? Harmonieux ? Seuls le lecteur ou le critique peuvent le dire.
Ce qui est certain c'est quand quand L. m'envoie sa première version, les parties sur la crise et l'actualité sont toujours un peu longues, un peu trop détaillées. C'est son côté sérieux et scrupuleux : il veut être précis. Mais parfois c'est au détriment de l'histoire elle-même donc je raccourcis, je simplifie, je coupe purement et simplement.
Mais le principe de l'alternance entre parties romanesques et faits d'actualité, lui, est amené à perdurer dans toute la série.

3 Concernant l’intrigue elle-même, est-ce parce qu’il est tellement impossible de résoudre la crise par des moyens traditionnels que vos héros n’utilisent pas seulement leurs connaissances et leurs réseaux pour le faire, mais doivent aussi jouer les aventuriers au sens classique du terme ?

L.G. : Là encore, bonne remarque. Il existe dans les banques un service de l'inspection, un service très puissant. Le patron de l'inspection, c'est Venugo dans notre livre. Ce service de l'inspection est chargé de vérifier la conformité de l'activité de la banque avec les règles internes, les lois et les règlements de chaque pays. L'inspection suit à la trace les transferts de fonds pour déceler l'argent de la drogue, par exemple, et fait en permanence des inspections sur place, in situ, des inspections n'importe où dans le monde, et qui peuvent durer une semaine, un mois ou trois mois; ensuite, l'inspection produit des rapports très précis, qui peuvent briser bien des carrières. Dans l'affaire Kerviel, par exemple, l'inspection de la Société Générale a dû se déchaîner pour reconstituer l'affaire, trouver les coupables et les complices, c'est certain. Donc, que Venugo joue les aventuriers en cas de meurtre dans la banque, oui, c'est entièrement plausible, et ça n'empêche pas la police, la justice, les organes de régulation bancaires, voire les services secrets, ou encore Tracfin, de faire chacun leur boulot de leur côté. Dans un cas comme celui-ci, une grande banque ne restera pas passive, elle enquêtera; et elle paniquera, c'est certain, car sa survie est peut-être en jeu. Un meurtre d'un banquier allemand dans une banque française, ce serait quelque chose d'énorme, ça ne se résout pas en passant quelques coups de téléphone, certainement pas. Des situations romanesques, L.Gordon en a connues, par exemple protections rapprochée 24H sur 24 et par quatre gardes du corps du directeur d'une banque française en Corée du Sud (problème avec des syndicats, sérieuses menaces de mort), arrestation de personnel par le FBI à New-York dans les locaux même de la banque (fraudes diverses et variées), sortie en panique de tout le personnel expatrié d'une banque française en Argentine en 2000 pour éviter l'emprisonnement (oui, le personnel français de la banque à filé à l'anglaise pendant le week-end en abandonnant toutes leurs affaires personnelles, et en laissant les clefs aux argentins), et j'en passe... La vie d'une banque est infiniment plus romanesque qu'on ne le pense. La vie politique aussi. Quel cerveau malade pourrait imaginer que le président de la République, par exemple, quitte incognito l'Elysée en scooter, avec son garde du corps a cheval derrière lui, pour aller retrouver sa maîtresse, dans un appartement loué à un homme proche du gang corse de la Brise de mer... invraisemblable !

O.M. : La réponse de L. est très complète sur ce point.
J'ajouterai seulement qu'il est beaucoup plus intéressant pour nous de décrire une enquête menée par des banquiers. S'ils se contentaient d'attendre que la police les tienne au courant, on s'ennuierait ferme. Et comme ce sont des amateurs, ils font plein de bêtises, c'est amusant. Ils ne savent pas vraiment prendre quelqu'un en filature, se battre, utiliser une arme... Ce qui les sauve, c'est qu'ils ont la ligne directe de l'Elysée. Ca peut aider et c'est vrai, donc pourquoi se priver ?
Et puis j'ai tendance à penser qu'ils sont infiniment plus intelligents que le flic moyen, mais ça c'est juste une opinion personnelle...

4 On reconnait aisément certaines personnalités célèbres dans vos livres. Les autres personnages sont-ils purement fictifs ou peut-on y voir des avatars d'acteurs du milieu bancaire moins connus, ou bien déguisés?

L.G. : Camille, dans ce livre, quasiment tout est vrai d'une manière ou d'une autre. Tout. A 90%. Alors, les situations sont remises dans un contexte qui convient à l'intrigue, les personnages aussi, mais globalement, tout est vrai. Par exemple, et ceci n'est pas forcément utilisé dans ce livre, mais que tel austère grand président de banque écrive des critiques sur des livres de science fiction, sous un nom d'emprunt, c'est vrai; que tel autre ait fait une dépression nerveuse dans le cadre de ses fonctions, c'est vrai. Que j'ai connu un grand directeur qui se soit fait pincer par la police déguisé en travesti au bois de Boulogne, c'est vrai. Que l'affaire ait été étouffée, c'est vrai. Que tel directeur général de banque ait été sorti après la découverte une fraude au Maroc, c'est vrai (affaire étouffée). Des magouilles diverses et variées, j'en ait vues, bien sûr. Alors, l'intérêt, c'est que l'ambiance générale décrite dans le livre est vraie. Mais n'oublions pas que l'immense majorité du personnel des banques est droit et honnête. Cependant, une toute petite minorité suffit à rendre la banque extrêmement romanesque...
 
5 J'ai pu lire que vous comptiez axer le troisième tome sur la Grèce, pouvez-vous nous en dire davantage ?
 
L.G. : Oui, la Grèce est emblématique de la crise que nous traversons. Sur-endettement, fraude, absence de réformes, corruption, déchirement sur la politique économique à suivre, sortie ou pas de l'euro ( "Partez oui, ou Parthénon", comme disait le Canard Enchaîné ), émergence d'un parti nazi et de mouvements d'extrême gauche ( maoïstes, trotskystes, etc...), le tout sur fond de paysages sublimes des cyclades, comment rêver d'un terreau plus idéal pour une belle intrigue. Et avec le soleil en plus... Franchement, cette histoire grecque, avec les coups fourrés à Bruxelles, les réunions de chefs d'Etats de 15 heures qui durent jusqu'au petit matin, les incroyables volte-faces de Tsipras, personne, personne, non, personne n'aurait pu l'inventer, pas même le scénariste le plus déjanté d'Hollywood !

O.M. : Ce qui rend la Grèce à la fois passionnante et difficile à traiter, c'est qu'elle est dans toutes les mémoires et que, contrairement à la chute de Lehman, tout le monde ou presque a un avis sur le sujet.
L'immense majorité des gens de gauche aiment Tsipras et Varoufakis et pensent que les institutions financières se sont mal comportées avec Athènes, tandis que la plupart des gens à droite estiment que les Grecs sont des feignants qui n'ont que ce qu'ils méritent.
Même entre L. et moi, il y a ce genre de discussions (l'un est journaliste, l'autre banquier, devinez qui penche de quel côté...). La vérité est évidemment quelque part entre les deux points de vue et c'est ce qui est passionnant. Là encore, L. a suivi toute la crise de très très près, il est même allé sur place, ce qui nous permet de livrer une histoire équilibrée et, je crois, très très crédible.
Dernier point : il y a beaucoup de sexe dans ce futur tome 3, bien plus que dans les précédents. Dans notre esprit ce n'est pas gratuit, simplement nous observons les faits. Strauss-Kahn, Sarkozy, Hollande, Dati, Valls... Les histoires de cul sont au coeur du pouvoir, politique ou économique. Elles mènent les gens - les hommes surtout, visiblement - à faire de très très grosses bêtises, elles poussent des types brillants à se comporter comme des simplets...
Bien sûr, on nous dira que ça n'a rien de nouveau. Chirac, Mitterrand, d'autres avant eux étaient des baiseurs compulsifs, mais les apparences restaient sauves. Chirac allait batifoler avec une célèbre actrice italienne dans un petit appart parisien, puis il rentrait manger son boeuf en daube chez Bernadette. Mitterrand avait une double vie, toute la presse le savait mais faisait semblant de regarder ailleurs. Tout ça a volé en éclat, pour le meilleur ou pour le pire. Comment pourrions-nous ne pas en tenir compte ?

«A l’ombre du Führer - Panique à la banque» de L.Gordon & Olivier Marbot - Les points sur les I 2015

3 septembre 2015

Rentrée littéraire 2015 #3 : Xavier Mauméjean, Kafka à Paris

Que vous vient-il immédiatement à l’esprit en pensant à Kafka ? L’affreuse bête de «la Métamorphose» ? L’adjectif «kafkaïen» ? Une âme triste et souffreteuse errant dans Prague ? Xavier Mauméjean vient nous proposer de colorer tout cela en proposant, dans «Kafka à Paris», un facétieux récit de voyage.
 
photographie © vivelaroseetlelilas

Sous le prétexte d’une escapade parisienne de 1911, qui n’est pas relatée dans le Journal de l’écrivain, Xavier Mauméjean nous propose les pérégrinations presque improbables de Franz Kafka et Max Brod. Les deux amis sont inséparables, et c’est ensemble qu’ils décident de prendre quelques jours de congés qui vont s’avérer riches en émotions.
Formule éculée, certes, mais qui correspond au programme effréné, typiquement parisien, que recrée l’auteur pour le lecteur, entre pures inventions et faits réels (ainsi la discussion gênante sur les laxatifs figure à peu de détails près dans le journal de Kafka).

L’argument est le suivant : Franz et Max se trouvent chargés par un éditeur praguois d’une double mission, rédiger un guide original de la capitale parisienne, et prendre des nouvelles d'un ami en pleine dépression. Sauf que rien ne se passe comme prévu, ce qui n’empêche pas les deux amis de se retrouver mêlés à une querelle d’employés au Bon Marché, d’assister à des combats de rats, sans oublier la traditionnelle virée au bordel. Là-dessus, il semble qu’en réalité le lupanar visé était fermé. Mais peu importe la stricte vérité historique : c’est bien plus amusant ainsi, et on sait gré à l’auteur de faire revivre la fin de cette Belle époque. Il y a, dans ce roman, un côté «Midnight in Paris» dont on ne se plaindra pas. Franz et Max rencontrent Giacometti au troquet, ils se rendent au cabaret en compagnie d’Apollinaire et Léger - et tutti quanti.
On ajoutera que l’auteur use de locutions qui font 1900, sans insistance, avec une légèreté qui renforce un comique de situations rassemblées sous des chapitres parlants tels «Dans le métro», «Chez le fripier», «Au bois de Boulogne» - j’en passe.

Une évocation qui plaira aux fanatiques de la période, aux passionnés de Kafka - et bien sûr à ceux qui connaissent déjà l’écriture de Xavier Mauméjean. Bonne lecture !

«Kafka à Paris» de Xavier Mauméjean - Alma 2015